Quel "service"?

Publié le par E.R.

Ce que l’on a pudiquement appelé « la crise des banlieues », comme la révolte populaire consécutive au projet CPE –avorté depuis- ne sont–elles pas la traduction visible d’un mal être qui affecte, pour l’essentiel, notre jeunesse? Gestes excessifs mais plus certainement attitude désespérée de tous ceux et celles qui ont le sentiment de s’installer durablement dans une précarité qui touche d’ores et déjà tous les domaines de la vie et donc difficile à admettre lorsque l’on a 20 ans et l’avenir devant soi…Les années fastes du tout emploi des « Trente Glorieuses », qui furent celles de ma génération, ne sont plus qu’un lointain souvenir. Chômage récurrent, difficulté d’insertion dans le monde du travail, échec de notre politique d’intégration, inadéquation -maintes fois dénoncée- d’un système éducatif et de formation qui ne répond qu’imparfaitement aux attentes des uns et des autres sont autant de griefs qui ont sans doute été un déclencheur de ce mécontentement et de cette virulence des manifestations qu’il nous a été donné d’observer.
 
En raison de cette crise latente qui perdure et dont on ne mesure pas encore les conséquences en terme politique, social ou économique et sachant que nous avons été collectivement incapables d’adapter, à temps, nos structures et nos organisations aux réalités du moment afin de relever les défis lancés au pays il peut apparaître normal de rechercher les voies et les moyens de « faire face » à la grogne tout en repoussant l’échéance d’une indispensable remise en cause. Quoi de plus naturel, dans ces conditions, de vanter les mérites de la défunte conscription et de vouloir restaurer un « service » dont le but serait de donner rigueur et repères à la partie de notre jeunesse en déshérence? Une façon d’analyser les évènements qui m’apparaîtrait illusoire, voire dangereuse si elle ne s’incluait pas dans un processus plus large et complet : un « service » à créer ou à restaurer doit se comprendre, à mon sens, comme l’adjuvant d’une réforme de fond de notre système éducatif et de formation, devenu plus que nécessaire.
 
Notre système éducatif qui a fait le bonheur des générations des années soixante a vécu. Dés lors qu’il génère annuellement plus de 40 000 analphabètes par classe d’âge depuis près de trente années sans que personne ne trouve à redire, mérite que l’on se pose enfin la question de fond: est-il en adéquation avec la réalité de notre société ? Je pense que chacun de nous a sa petite idée sur la question qui agite, de temps à autre, nos responsables en charge de la bonne gouvernance du pays…Il n’en demeure pas moins que savoir lire, écrire et compter devraient être les bases intangibles d’une éducation construite, comprise et admise, amenant progressivement chaque élève vers une formation qui soit adaptée à ses capacités et à ses résultats d’une part et aux besoins de la collectivité, de l’autre. Combien de « culs de sac », d’orientations ratées, d’études inachevées et de carrières tronquées ? Sans esprit polémique je pense qu’il devient urgent de repenser l’ensemble de notre système éducatif , de rechercher l’ adéquation la plus homogène possible entre éducation, formation et vie professionnelle, de créer enfin une véritable synergie entre le monde de l’éducation - au sens large- et celui de l’entreprise, également pris dans sa globalité. Les manifestations violentes, passées et sans doute à venir, sont dues pour partie à ce désespoir lié à notre carence à nous réformer. A mes yeux l’instauration d’un « service », quelle que soit son appellation mais avec une finalité sur laquelle les hommes politiques s’accordent peu ou prou depuis novembre 2005, m’apparaîtrait totalement inadapté à la situation actuelle de notre pays s’il n’était pas sous-tendu par une réforme de fond de l’éducation nationale. A défaut il ne serait, comme l’était la conscription dans les années soixante dix, que la « voiture-balai » à destination des plus cancres.   
 
Si mettre en œuvre des réformes ne s’avère jamais chose aisée, il faudra néanmoins que les responsables s’attellent à la tâche sans tarder, au risque que notre pays se trouve à la traîne dans une Europe revigorée car s’étant réformée à temps au mieux des intérêts de ses membres adhérents. Dans ces conditions il est parfaitement imaginable qu’une telle réforme de fond engageant l’avenir du pays ne se fasse pas en quelques mois mais prenne un quinquennat au moins. En fait le « service » à imaginer devra « accompagner » la réforme sur cette durée uniquement, en offrant aux exclus du système – aux seuls « volontaires » à mon avis- tel qu’il était jusqu’à présent, la possibilité de s’insérer dans la société en acquérant les savoir faire ou le savoir être indispensable pour se sentir partie prenante de la collectivité nationale ; une dernière chance en quelque sorte… N’oublions pas que chacun a eu sa chance en main à un moment donné en étant à l’école puis au collège et que le « service » serait une facilité de plus accordée.
 
La sémantique « civil » ou « civique » a son importance car derrière les mots, je perçois une différence notable concernant la « cible » à atteindre – quels sont les jeunes auxquels s’adresserait ce « service » ?- et par voie de conséquence les programmes à initier, les objectifs à atteindre et l’organisation à mettre en œuvre. Bien sûr il s’agit d’insérer ou d’intégrer les seuls jeunes gens – combien et selon quels critères ?- qui ont choisi cette voie pour « s’en sortir » donc de donner un sens à leur volontariat. Rien ne serait pire qu’un « service » qui ne serait, faute de l’avoir pensé dans cette globalité, qu’un bassin de rétention pour futurs chômeurs ou un nième stage de plus, sans lendemain mais non sans conséquences.
Sans entrer pour l’instant dans le détail des voies possibles pour un futur « service », en tout état de cause lié à une réforme de fond de notre système éducatif et circonscrit dans le temps   – un quinquennat au plus-, sa construction théorique et pratique devra prendre en compte la réalité, les aspirations et les multiples savoir faire des uns et des autres. C’est bien un projet fédérateur lequel, au-delà des sempiternels clivages, doit redonner tout son sens à l’action collective.
 
Quel que soit le « service », s’il devait être mis en application un jour, je crois que rien ne serait pire que de développer un projet « mal ficelé » pour des considérations électoralistes à courte vue. En effet si notre jeunesse ne devait pas être en mesure d’inscrire son avenir dans une logique vertueuse d’intégration professionnelle, sociale et comportementale, elle pourrait reprendre le chemin de la révolte. Seule la mise en œuvre d’un projet fédérateur et volontariste, dans lequel le « service » ne serait qu’un « accompagnateur », serait de nature à donner ou redonner un sens au « vivre ensemble » : être fier d’être Français, tout simplement.

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Richard 03/08/2006 07:26

Le problème c'est que les élus de tous bords et qu'ils soient locaux ou nationaux n'ont que faire de vos propos...certains même, il faut dire qu'il est loin d'être le meilleur demande même le "service civil européen"http://www.yvesclement.org/article-3322322-6.htmlIncantation plus que proposition car il se garde bien de dire avec quels moyens et de quelle manière...les commentaires sont aussi plus que lamentable... et même honteux!

Laurent 02/06/2006 13:40

Mon Général ,
Moi je n'ai qu'une chose à dire mon Général, j'ai fait 5 ans (de 1995 à 2000) en compagnie de combat au 6ème Régiment du Génie (certes ce n'est rien à côté de vos 30 ans ) mais je peux vous dire qu'en général, je dis bien en général le service militaire, ça forgeait vraiment un homme, ça permettait de s'autonomiser, on apprenait le respect, la politesse etc etc .... je n'irais pas plus loin , je ne referai pas le monde, mais quelle bêtise d'avoir supprimé le SN !!! Et votre dernière phrase est très significative : donner ou redonner un sens au « vivre ensemble » : être fier d’être Français, tout simplement.
                                Mes respects mon Général

jerome 02/06/2006 13:11

Général,étudiant en droit, stagiaire périodiquement chez des avocats, ami d'un jeune magistrat et d'un professeur d'anglais,  l'enthousiasme que vous manifestez à l'égard du respect des règles apporte une bouffée d'air frais. Vous croyez aux réformes parce que vous croyez aux règles.  Vous posez les buts. Vous avancez des propositions. Cela est tout à votre Honneur. Mais la logique actuelle, tant individuelle que médiatique - l'une répondant à l'autre dans un cercle fermé d'autistes - n'est pas au respect des règles. Elle est celle de l'argent facile. L'Etat lui-même vit de cela (Française des Jeux, redevance TV, Impôt sur les Sociétés...)  Vous croyez en la politique publique par ce que vous croyez en la force des volontés individuelles tournées vers la collectivité Grâce au travail. Mais la logique actuelle n'est pas à la redéfinition des valeurs. Elle est au matraquage d'une seule valeur, celle du  Winner. Du James Bond ou du Bill Gates. Pas de l'homme simple qui vit modestement dans la seule fierté d'être capable de s'autonomiser. De cultiver son jardin.  Les jeunes sont paumés parce que les médias frustrent. Il n'y a aucune correspondance entre le réel que vous avez vécu et ce que montre M.Bouygues. Votre honnêteté ne saurait être entâchée et je crois sincère les photos de votre blog. Mais M.Bouygues  a acheté, détourné, vendu leur sens longtemps avant vous. Certes, on peut éteindre la télévision mais elle est la seule consolatrice et demeure ainsi facteur d'ordre public. Elle fait taire celui qui la regarde. Elle l'encourage à vendre sa volonté contre des caddis pleins. Et s'il se plaint, il se plaint seul.  L'heure n'est pas aux peace-and-love. Elle est aux totalitaires du pack tout répressif agrémenté de jeux du cirques remplis de sauvageons occasionnels.Combien de fous ont cherché dans l'armée l'occasion de jouer les  héros d'un feuilleton ? Je ne veux, ne peux et ne dois accuser l'Armée de quoi que ce soit. Il est simplement regrettable que cette Institution fasse les frais de l'incurie des politiques face aux financiers. Qu'elle soit l'objet de chasse aux ressources dans l'illusion d'une libération qui n'est que  « liberté » de consommateur. Ce dernier a, semble t-il, choisi le frigo plein plutôt que le Politique. Alors qu'il est titulaire des derniers haillons de la violence légitime dont l'Etat doit rester le serviteur.Tout est donc question de légitimité. Vous le savez. Mais que faire si on l'a vendue aux actionnaires, aux fonds de pension ? Supprimer le service militaire semblait nécessaire. Mais le supprimer pour des questions de choix budgétaires sans le remplacer a révélé toute l'aberration. Je ne donnerai donc pas mon opinion sur votre discours. Je suis simplement heureux de voir qu'au sommet de la hiérarchie militaire, un point de vue existe. Et s'exprime.

mec 02/06/2006 11:04

je viens de lire votre proposition, après avoir appris l'existence de votre blog d'un article de Libé. Je suis un jeune (un peu vieux), et habitant le 93. Votre idée est fantastique!! Acclamons _la. Sa pertinence est saisissante. Je ne tarderai pas soumettre sur ce blog mes arguments; et en attendant, faites connaître au plus grand nombre votre proposition. Bonne continuation; et à vos honneur, mon général.

Pierre Bayle 31/05/2006 21:27

Ce blog doit continuer, quel que soit le parcours personnel de son auteur.
D'abord parce qu'un blog évolue dans le temps, la preuve, celui-ci avait déjà changé de couleur en cours de route.
Ensuite parce que la discussion n'est qu'à peine entamée, et que les sujets ne sont pas épuisés, bien au contraire.
La troisième et la plus importante, c'est que le général de Richoufftz a une faculté de s'exprimer que n'ont pas beacoup d'autres et que non seulement il parle et écrit pour ceux qui n'osent pas ou ne savent pas le faire, mais parce qu'il porte aussi des idées originales, généreuses et anti-conformistes.
Alors, surtout, continuez !