Service civique: une vraie fausse bonne idée ?

Publié le par E.R

Pétitions arrachées auprès d’un large public sensibilisé par les violences dans nos banlieues, quasi unanimité de la classe politique qui, faisant l’éloge d’un service national révolu, recherche les voies et les moyens d’un retour au calme durable à la périphérie de nos villes sont autant de signes qui tendraient à laisser croire qu’une action citoyenne d’envergure, certes méritoire, suffirait à ramener dans le droit chemin une partie de notre jeunesse désœuvrée, frustrée et révoltée. C’était au mois de novembre 2005.
Depuis, d’autres manifestations ô combien révélatrices d’un profond malaise, d’autres jeunes et d’autres excès ont détourné l’attention de nos médias et des citoyens. Pourtant, autant que je m’en souvienne, l’alerte avait été chaude, des déclarations faites dans la précipitation comme à l’habitude,  et le problème – qui dépasse le strict cadre local d’une commune, d’un département ou d’une région, même si l’on veut se persuader du contraire- n’est pas résolu pour autant moins de six mois après son éclosion brutale.
Dans ces conditions, l’idée d’un retour à une certaine forme d’un service, militaire ou s’approchant, et qui serait dédié à cette jeunesse paraît faire son chemin. Une solution possible à nos maux, voire « la » solution ?

Il est vrai que l’idée même d’un service civil volontaire – mener des actions bénévoles de proximité au bénéfice de nos concitoyens – est louable en soi. Mais son contenu, sa durée, son organisation, son cadre juridique, son financement, le suivi et le contrôle des bénéficiaires dont il faut déterminer le profil, a-t-il été véritablement pensé ? Et ce nouveau volet d’un dispositif multiforme lancé çà et là, depuis des années, au gré des évènements et des discours, ne témoigne t-il pas de notre incapacité collective à nous mettre en ordre de bataille afin de relever le plus efficacement possible le défi de la lutte contre le chômage à l’intention de ces jeunes-là, précisément ?

Dès lors que le climat quasi insurrectionnel que nous avons connu dans un certain nombre de nos cités, s’il fut le fait d’une minorité déterminée, organisée ou non, son effet d’entraînement vis à vis d’une frange de la jeunesse prédisposée à rechercher les voies de la violence pour en découdre avec la société accusée de tous ses maux, pose crûment la question: et maintenant ?
Ces jeunes adultes, la révolte à fleur de peau, représentent pour partie les laissés pour compte d’une immigration non véritablement pensée, d’une insertion ratée du fait d’une scolarisation rejetée car non adaptée à cette population, et d’un enracinement à la Patrie, non satisfait, faute de référence historique forte. Pourtant c’est bien vers ces exclus en recherche de dignité et susceptibles de basculer, à tout moment, dans la délinquance ou les extrémismes, avec une « contagion » toujours à craindre, qu’il conviendra de faire porter nos efforts et vite ! A défaut nous risquerions d’être confrontés à des manifestations sans doute encore plus violentes que celles dont nous avons été les témoins en 2005.

C’est la raison pour laquelle, comme vous le savez, avec la petite équipe civilo-militaire que j’anime toujours, et sans attendre la crise des banlieues,  nous avons entrepris depuis une année d’intégrer un certain nombre de ces jeunes en grande difficulté. Par une action à la fois originale et emblématique, nous souhaitions apporter la preuve non seulement que nos armées étaient soucieuses du sort de nos concitoyens les plus fragiles, mais aussi capables de participer, à leur manière et avec d’autres acteurs de terrain – réservistes citoyens et opérationnels, chefs d’entreprise, élus locaux, réservistes locaux à la jeunesse et à la citoyenneté, Missions locales, Région économique, etc…-, à la lutte contre le chômage en donnant ou redonnant du sens à l’action collective : mettre en synergie ces multiples acteurs de terrain et coordonner les actions des uns et des autres. L’accueil qui nous a été réservé reste inoubliable : nous répondions à une véritable attente.
Dans les faits il s’est agit non seulement de mettre au travail ces jeunes en grande difficulté- « en galère » comme ils disent – mais avant tout de leur faire prendre conscience qu’ils sont partie intégrante de la collectivité nationale: se sentir citoyen Français !

Etre Français c’est avant tout avoir conscience que maîtriser la langue- parler, comprendre, écrire, échanger-, faire partie du monde du travail – envisager enfin sa vie professionnelle tout en bénéficiant de l’ascenseur social- et avoir une référence historique forte-  des « racines » comme tout à chacun- sont les points incontournables de la citoyenneté. Que l’un manque ou fasse défaut et c’est l’individu qui se sent exclu de la collectivité. Ces trois éléments furent au cœur de notre expérience et de notre réussite collective.
Comme vous pouvez vous en douter ni l’emploi, ni le permis n’ont été octroyés. Ils ont été gagnés dans le cadre d’un parcours de citoyenneté, d’une durée de 9 mois, fondé sur le volontariat, le travail et l’effort. Avec le recul et l’expérience acquise, je puis confirmer du bien fondé de cet engagement, comme l’adhésion totale suscitée par cette démarche pragmatique. Celle-ci correspond aux attentes des bénéficiaires – enfin du concret ! – comme des futurs employeurs – accueillir des jeunes qui « aient envie » –  tout en donnant du « sens » aux actions des uns et des autres sur le terrain. En effet il ne s’agissait aucunement de nous substituer aux multiples acteurs qui ont la connaissance, la compétence, le savoir-faire et les budgets afférents. Tout en assurant le « leadership », il s’est agi en fait de confier à un certain nombre de partenaires publics et privés, d’associations et de réservistes, la responsabilité d’une « parcelle » d’un parcours citoyen rigoureux, exigeant et structurant, d’en contrôler à intervalles réguliers la bonne exécution comme les résultats enregistrés, enfin d’inscrire notre démarche collective dans cette perspective qui transcende l’individu : se sentir pleinement Français.

Pour ces jeunes adultes, renouer avec la lecture et l’expression écrite afin de satisfaire aux épreuves du code, consacrer 15 jours de bénévolat au profit d’un programme social, humanitaire ou caritatif, subir les épreuves d’un stage de vie en collectivité de deux semaines en camp ont représenté les étapes incontournables pour accéder au permis de conduire puis à l’emploi. Cette préparation militaire adaptée, encadrée par nombre de nos réservistes, vécue comme une mise à l’épreuve par les jeunes de nos banlieues fut l’élément déterminant du cursus; « la » garantie pour les futurs employeurs de l’aptitude de ces jeunes à respecter la discipline, à être ponctuels et à fournir un effort physique dans la durée: le « passeport » vers l’entreprise. Enfin, une soirée regroupant, sur un site historique, l’ensemble des acteurs et participants de « l’opération » marquait l’accueil dans l’entreprise et signifiait, pour chacun, l’appropriation de ses racines : notre hymne national, chanté par près de 500 poitrines marquait l’attachement  de tous à notre Patrie.

Aussi, à défaut d’avoir une « vision » pour le pays et soucieux des échéanciers électoraux à venir, compte tenu des qualités que l’on reconnaît encore à nos armées et à leur encadrement professionnel, il pouvait être tentant à certains zélateurs d’imaginer se délester d’une part du fardeau, la plus difficile, vers la Défense.
Ressuscitant le mythe d’un service militaire égalitaire- qui ne l’a jamais été!- comme panacée possible, les tenants de ces divers projets destinés à structurer les esprits et les cœurs me paraissent aller vite en besogne s’agissant de nos armées. En effet nos forces, professionnalisées, ont été dimensionnées il y a maintenant dix ans en fonction des seuls impératifs de protection des intérêts de la Nation : ni facilités d’hébergement- les casernements ont été vendus ou sont totalement à l’abandon- ni aucune souplesse désormais concernant les effectifs dédiés à l’encadrement et calculé au plus juste des besoins.
En outre autant il apparaît sain de confier le traitement social aux seuls professionnels dûment formés- et je puis témoigner de leur compétence et de leur disponibilité- autant vouloir appliquer en ce début du XXIème siècle des schémas des années soixante, succédané du service militaire adapté (SMA), me paraît tenir de l’utopie tant la typologie de notre jeunesse a évolué. Il y a fort à parier que « Défense 2eme chance » ne sera qu’un coup d’épée dans l’eau, fort coûteux d’ailleurs…

Dans ces conditions, compte tenu de nos résultats (plus de 60% de jeunes mis au travail en moins de 10 mois !), d’un large partenariat totalement acquis à la pertinence d’un tel cursus, des bénéficiaires de l’opération reconnaissants de leur avoir rendu leur dignité, d’une crédibilité recouvrée au cœur de nos cités, l’extension progressive de ce projet à l’ensemble du territoire- suivant les principes et modalités que nous avions arrêtés avec les 105 permis- paraissait aller de soi. Vous vous en êtes fait l’écho à de nombreuses occasions et de multiples autorités n’ont pas encore compris l’arrêt brutal de ce projet… Restaurer la confiance dans les cités suppose de développer un projet simple, pragmatique, limité dans le temps et qui corresponde aux attentes d’une majorité de ces jeunes : s’insérer par le travail, voire s’intégrer dans la Nation. Le reste, pour ces jeunes, n’est que boniment…

Il ne peut s’agir que d’un projet volontariste, national et qui ne soit pas entravé par les corporatismes, l’ego des uns et des autres comme les ambitions politiques à fleur de peau dont les Français sont si friands: et pourtant ils existent !

Ainsi avons-nous proposé le montage d’une structure « opérationnelle » dédiée au seul management de « ces » jeunes- éloignée des sempiternelles « usines à gaz »- qui soit pleinement responsable et jugée sur ses résultats: rechercher l’unicité et donner du « sens » à l’action collective.
3 parcours modulaires, d’une durée de 3 à 9 mois, pourraient être ainsi proposés à des postulants de différents niveaux. Le plus court, « alphabétisation et code de la route », confié à un opérateur de la formation professionnelle, serait sanctionné par les épreuves du code de la route. D’une durée minimum de 6 mois, identique dans sa conception à l’opération « 105 permis », le second s’adresserait à des jeunes adultes « en galère » qui, souhaitant « s’en sortir », éprouvent le besoin d’un cursus structurant. Enfin le troisième proposerait à des détenteurs du permis de conduire, sans emploi, de se mettre en posture de « gagner » leur place dans le monde du travail, en se consacrant au seul parcours civique. Des « ponts » permettent le passage d’une structure à l’autre, en fonction des niveaux atteints par les candidats dans chacune des filières.
Paris et la région parisienne ainsi que 9 agglomérations sensibles auraient été associées au projet. Je ne développerai pas davantage le détail de cette organisation,  à la fois simple et « horizontale », seule -à mon sens- susceptible de pouvoir connaître des résultats probants, de son application et de son développement dans le temps : « permis, métier, citoyenneté ». Les propositions en ce sens ont été faite depuis des mois : sans suite...

Bien évidemment la crédibilité de cette plate forme, plus civile que militaire, et entièrement dédiée à la réinsertion de ces jeunes, en particulier, reposerait non seulement sur le savoir-faire des différents intervenants mais dépendrait aussi d’une préparation militaire adaptée, tronc commun pour tous n’excédant pas deux semaines. Cette préparation spécifique pourrait être confiée à nos armées- un encadrement d’active en faible nombre, renforcé de réservistes- mais également à la gendarmerie nationale et au ministère de l’Intérieur- Police nationale et sapeurs pompiers.
Quant à la « direction » il va de soi qu’elle devrait être militaire, seule à même d’imposer à la fois le respect dans nos banlieues et encore une certaine admiration de la part de ces jeunes a la recherche de rigueur et de « repères » : dire ce que l’on va faire et faire ce que l’on a promis !

Un défi à l’échelle du pays à relever ! Ce devrait être « la » priorité…

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Ludovic 04/05/2006 13:41

Une analyse complète, construite et réfléchie. C'est un très bon article que j'attendais aussi. Pourriez vous également nous parler de quelques sujets d'actualité qui vous inspire? C'est intéressant d'avoir l'avis d'un officier...Merci et à très bientôt

pierre bayle 04/05/2006 00:22

Excellente, cette analyse. C'est ce que je souhaitais pour relancer le débat, un peu trop vague pour l'instant dans ce que je lis à travers la presse. J'y ai répondu dans mon blog, mais en abordant à peine le sujet tant il est vaste. Mais j'aimerais bien, maintenant, voir des commentaires de la génération concernée, des jeunes et pas spécifiquement des jeunes des banlieues dites chaudes ou des quartiers défavorisés. Non, des jeunes de toute la classe d'âge, garçons, filles, volontaires ou pas. Avec ou sans permis de conduire !
Cordialement,
Pierre  

gilles 03/05/2006 08:48

Bonjour,C. regardez l'article se nommant "en arrière toute!" le général de Richoufftz explique pourquoi l'opération n'est pa reconduite selon lui.

cmanquant 02/05/2006 11:55

Mon Général,
Je tiens à louer l'initiative mais je m'interroge. Si tout le monde (intéressés, société civile, etc.) s'accorde à dire que c'est une initiative positive, pour quelle raison le projet n'a pas de suite?
Cordialement,
C.

BOURRAT MAURICE 30/04/2006 21:05

Bravo mon Général pour cette excellente analyse. C'est avec un grand plaisir que je lis vos articles et je suis d'accord avec un commentaire précédent qui précise que les politiques devraient faire appel à vous.
Félicitations et merci.
Maurice BOURRAT