En réponse à « Surcouf », Le Figaro du 19 juin.

Publié le par Général de Richoufftz

Mes chers camarades !

Bien sûr, comme beaucoup, j’ai eu connaissance par des bruits de couloirs insistants, qu’un texte critique du nouveau livre blanc sur la Défense, concocté par un groupe d’officiers généraux et supérieurs, avait été diffusé dans un quotidien le lendemain du jour où le président de la République, chef des armées, évoquait le devenir de notre outil de défense devant l’ensemble de nos responsables civils et militaires.

Bien sûr, comme vous et comme bien d’autres, qu’ils appartiennent ou non à l’institution, je m’insurge en tant qu’officier et citoyen de voir notre outil fondre au gré de réorganisations successives subies, parfois bâclées et, en tout état de cause, jamais conduites à leur terme. Je puis témoigner des effets pervers au cours de ces trente dernières années en terme de promesses d’équipements non tenues, de plans d’acquisition de systèmes d’armes sans cesse différés et, par voie de conséquence du maintien en service de matériels ayant fait leur temps et pour une majorité d’entre eux, largement déclassés.

Bien sûr, comme vous mais avant vous toutefois, j’ai dressé, à plusieurs reprises, le constat de notre retard conceptuel, de nos carences capacitaires conséquences de notre incapacité congénitale à opérer des choix stratégiques véritables, au bon moment, de l’inéluctabilité de notre déclassement progressif en tant que puissance militaire, de l’inanité à vouloir conserver coûte que coûte un rang mondial, mais sans vouloir en mettre le prix, alors que nous ne sommes qu’une puissance moyenne de soixante trois millions d’habitants.

Bien sûr, comme vous - qui sait ?- j’ai souffert, dans mon amour-propre de soldat, de devoir sans cesse rogner sur les budgets de fonctionnement chichement alloués, de devoir anticiper en permanence les virevoltes budgétaires - autant de « gels », reports, glissements, cadrages qui ont fait de la Défense, au cours de ces décennies, une variable d’ajustement prisée en ces temps de vaches maigres- , de rechercher en permanence les voies et moyens de contrer les oukases administratifs et technocratiques, de devoir faire toujours plus avec toujours moins selon la formule consacrée, tout simplement exercer au mieux le métier pour lequel, comme vous, j’ai consacré ma vie.

Bien sûr, mais sans doute davantage que vous, ayant opéré pour le compte de mon pays sur un certain nombre de théâtres d’opérations j’ai pu mesurer au cours de ces différents engagements, comme tout chef militaire en responsabilités sur le terrain, à quel point les matériels, les soutiens, la technique, la logistique étaient indissociables du succès. Dans ces moments de tension extrême, de risques à prendre, de missions à remplir coûte que coûte, d’effets à obtenir, effectivement ne pas encore être équipé de moyens « up to date » ou de ne pas disposer du dernier « must » en termes de technologies peut être considéré comme un handicap. En tout état de cause c’est, en permanence et de façon assez désagréable, devoir se comparer à l’armée américaine, « la » référence dans le domaine, sans jamais pouvoir l’égaler…

Toutefois, vous me permettrez de m’interroger quant à un certain nombre de critiques que vous formulez.


Vous semblez mettre en doute
la compétence comme la représentativité des « pères » du Livre Blanc. J’en suis d’autant plus surpris que ces personnalités, connues du monde militaire, ont été choisies à la fois pour leur capacité d’analyse, leur connaissance de la Défense et leur compétence dans le domaine stratégique. Peut-être regrettez-vous que les militaires n’aient pas été mieux et davantage représentés au sein de ce cénacle. Je pense que le chef d’état major des armées, partie prenante, appréciera…

Et d’ailleurs qui vous aurait empêché de postuler au grand jour, vous qui êtes encore en responsabilité, pour faire partie de ladite commission ?

Vous semblez accréditer le fait que le Livre Blanc, faute d’imagination, d’anticipation et d’originalité, devrait conduire le modèle d’armée en devenir de n’être que la version dégradée de ce que nous connaissons depuis 1996 : une réduction « homothétique » de l’existant, une fois encore…
C’est oublier un peu vite que ce sont bien les armées et leurs chefs d’alors, arc boutés sur la défense de pseudo intérêts catégoriels qui ont figé le modèle tel que nous le connaissons, pas vraiment viable, au détriment de l’efficacité en imposant cette homothétie.
Je sais, pour l’avoir vécu et subi, combien les luttes furent sourdes, les rancunes tenaces et les rancoeurs pesantes, afin de conserver des survivances éculées qui n’étaient plus de mise : la professionnalisation eût mérité mieux que ces combats d’arrière-gardes...

Ne vous en souvenez-vous pas ?

Vous semblez craindre un déclassement brutal du pays - un passage en deuxième division comme vous le dites -, un leadership britannique en Europe et une incapacité à pouvoir juguler les crises, à venir, en Afrique par manque de moyens pour déployer nos unités et pouvoir les accueillir sur des bases appelées à disparaître.
Il y a bien longtemps que nous n’exerçons plus un tel leadership - l’avons-nous véritablement exercé une fois- et comment le pourrions-nous avec un budget à couper en quatre : armées, gendarmerie nationale, forces nucléaires, Délégation générale pour l’armement : une exception française qui pèse très lourd ...
Quant à l’Afrique il y a bien longtemps qu’elle n’est plus une « chasse gardée » et que le fardeau des engagements a été progressivement mutualisé.
Ce sont bien les coalitions, avec leurs avantages, pesanteurs et carences, qui sont désormais le fondement de nos actions militaires et le cadre de notre engagement. Je rappelle que l’action aéroportée sur Kolwezi, pourtant considérée comme une intervention nationale, était déjà une coalition de moyens.

Ne l’avez-vous pas vécu ainsi depuis 1978, sur les différents théâtres d’opérations sur lesquels nous fûmes engagés?

Vous semblez dubitatif quant à la pertinence du regroupement d’un certain nombre d’unités, sur des bases réduites en nombre mais viables au quotidien en terme de soutien de l’homme, de logistique de proximité, de formation, de suivi et de cohésion de formations interarmes voire interarmées. Enfin disposer, sur un lieu dédié, de l’ensemble des capacités matérielles et humaines propres à un entraînement au combat effectif et réaliste. Au delà d’un changement d’échelle à la mesure des économies de fonctionnement recherchées, c’est aussi l’assurance de pouvoir développer progressivement un véritable esprit, mobilisateur des énergies et des cœurs, et faire en sorte que la professionnalisation devienne enfin une réalité. Il y a longtemps que Britanniques et américains l’ont compris…Ne le saviez-vous pas ?

Pour autant vos propositions comme vos attentes, déçues, auraient pu « faire mouche» bien au-delà du microcosme, critique à votre égard, si vous aviez su - ou voulu - éviter un double écueil: prendre nos subordonnés - qui sont nos compagnons d’armes je vous le rappelle !- à témoins, et agir à visage découvert.


Vous en seriez sortis grandis, reconnus et respectés !

Certes vous avez répondu, mais à votre manière, aux questions qui taraudent les tenants de notre Défense : que faire demain, avec quoi et comment ?
C’est d’évidence la réponse que tente d’apporter le nouveau Livre Blanc, conformément à ce que nous savions déjà dans notre monde de ni paix ni guerre, mais en crise larvée permanente et durable dans lequel le terrorisme trouve son terreau: un continuum entre sécurité et Défense.
Pour ma part j’aurais souhaité que vous posiez la seule question qui méritât de l’être : pourquoi ?
Une manière de conforter l’ensemble du corps sur son avenir sous l’uniforme, au delà des questions de techniques et de moyens, à une période cruciale pour lui: pour qui vais-je donner ma vie ? Au nom de quoi vais-je demander le sacrifice ultime à mes soldats ?
Je sais, la réponse est loin d’être simple car touchant à l’essence même de ce qui fait la noblesse de notre métier, à une période où la nation cessera d’être notre seule référence en termes de défense.

Mais ne sont-ce pas de tels engagements que nos subordonnés attendent de leurs chefs dans les moments difficiles?

Certes, mais vous dissimulant vous avez ainsi dérogé à la règle qui veut que les « chefs » dans nos armées soient des exemples de courage, de détermination et de grandeur d’âme, autant de qualités à suivre par les générations montantes et ressenties comme une part de fierté partagée par nos compagnons d’armes.
Faute d’avoir voulu donner vos opinions au grand jour et de créer ainsi un débat d’idées enrichissant, faute d’avoir pris le risque - minime et calculé - d’éditer sous votre identité préalablement aux annonces du Livre Blanc, faute d’avoir voulu apparaître comme les hérauts d’une collectivité inquiète dans l’expectative, faute d’avoir eu ce courage de chef tout simplement, vous avez dévoyé le sens donné à « l’esprit de corps » et entamé durablement le lien de confiance avec nos subordonnés.


Je le regrette.
                                                              

                                                                                                            Emmanuel de Richoufftz


Publié dans Coups de gueule...

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BOURRAT 24/10/2008 23:21

Mon Général,Toutes mes félicitations pour votre réaction à ce livre blanc. Votre article est convaincant et que j'approuve entièrement.Avec ma plus profonde sympathie.Maurice

charlotte 12/07/2008 11:14

"Si nos corsaires, et leurs pairs, étaient vraiment bons, ils
auraient fait l’économie d’une lettre." Bien dit!ch

maxime 11/07/2008 00:27

Un modeste point de vue, d’ « en bas » :Le texte de nos corsaires ne me fait ni chaud ni froid.
D’abord parce qu’il vient trop tard.
Ensuite parce que je ne sais pas d’où il vient vraiment, et
que j’ai une tendance naturelle à voir partout la mise en œuvre des techniques
de la désinformation et de la manipulation.
Enfin et surtout parce que, dans l’hypothèse où il émanerait
vraiment de certains de nos chefs,  qui
auraient (seconde hypothèse) vraiment défendu leurs convictions lorsqu’il était
encore temps, ce texte vient reprocher au politique une mauvaise gestion des
affaires de défense, sans jamais aborder les fautes qui incombent aux
militaires dans cette mauvaise gestion.
 
Car figurez-vous qu’ici, on se fout bien des décisions
politiques.
Ici, les décisions du politique n’ont pas réellement
d’effet. Celles de nos chefs si.
 
Voilà pourquoi, on aimerait bien que nos grands commandeurs,
nos état-major et nos directions aient la clairvoyance et le courage de leur
rang. 
Oh bien sûr, j’ai une vision partielle et terre à terre, car
sans doute trop proche du terrain.
Bien sûr, de nombreuses données du problème me sont
inconnues, et je sais bien qu’avec l’avancement j’aurai un jour l’honneur
d’être traité de con par un plus grand nombre de subordonnés. Néanmoins, j’ai
la certitude de m’occuper et même de me préoccuper d’eux.
 
 
J’éprouve donc un désintérêt total pour des chefs qui pleurent dans la presse quand dans le même temps ils montrent
(collectivement bien sûr) si peu d’aptitudes à la bonne gestion des problèmes
de leurs subordonnés.
 
Peut-être voulez-vous un exemple ?
En voici un, choisi parmi tant d’autres.
 
Le cœur de notre armée de terre, c'est-à-dire les jeunes français qui
arrivent dans nos écoles de formation et dans nos régiments, est géré de façon
indigente :
 
-         les officiers d’abord, population la moins bien gérée
(tout au long de leur carrière), et dont la sélection finale (CID) permet
surtout de construire une élite de technocrates de temps de paix dont
l’ambition majeure est de s’aligner sur les hauts fonctionnaires civils.
-         les sous-officiers ensuite, dont la formation initiale
en école a perdu tout caractère militaire, et dont la formation en régiment est
devenue impossible avec la suppression du bâton et de la carotte (les
meilleures ne sont pas récompensés, les moyens ne peuvent être punis sans voir
leur carrière ruinée, les mauvais se faufilent et finissent bien souvent par se
retrouver entre eux…)
-         Les engagés enfin, qui pour les meilleurs viennent
rejoindre une institution à l’image dynamique et disciplinée, et qui découvrent
avec stupeur :
1/ qu’on leur a menti au CIRAT (mauvaise orientation)
2/ qu’on leur apprend leurs droits avant leurs devoirs
3/ qu’on les caresse dans le sens du poil, selon des
directives très strictes, pour que surtout ils n’aient pas mal, ni faim, ni
peur, ni froid, bref pour qu’ils acceptent de rester chez nous en tant que
fonctionnaires. Or c’est précisément en refusant de leur donner ce qu’ils sont
venus chercher que nous faisons partir les plus aptes !
4/ qu’avec un peu de jugeote, ils peuvent être payés sans
venir travailler pendant plusieurs années, avec quelques temps de présence bien
positionnés (problème gravissime des arrêt maladie de complaisance).
 
 
Si l’on ajoute à cette gestion catastrophique de la ressource
humaine le « pourquoi » de l’auteur de ce blog, la coupe est pleine
(quoique je reste persuadé que l’engagé fera toujours ce qu’on lui demande, la
réponse au  « pourquoi » étant
bien souvent plus nécessaire aux cadres. Pour ma part, je crois encore à la
force de « nous emboitons le pas »).
 
Et encore n’ai-je pas parlé des problèmes liés aux matériels,
tant la tâche serait immense et la photographie hideuse.
 
Alors j’entends déjà les ritournelles habituelles :
protection des postes budgétaires face à Bercy, budget équipement limité, etc….
 
Mais la réalité est que nous, militaires, n’avons que peu
d’aptitudes à la bonne répartition de nos ressources financières, pas si faibles qu’on
voudrait bien nous le faire croire.
De plus, nous transposons les règles civiles dans notre institution, en surenchérissant pour bien montrer qu'on est dans l'axe du parti, et en faisant fi des exigences liées à notre spécificité.
Comment dès lors reprocher au civil de mettre son nez dans
nos affaires ?
Ca me semble un peu facile.
Il y a d’abord du boulot à faire en interne.
Si nos corsaires, et leurs pairs, étaient vraiment bons, ils
auraient fait l’économie d’une lettre.
 

lepen 10/07/2008 21:47

Bonjour à tous;je constate avec plaisir que le blog n'est pas resté inactif alors qu'une "mission" sympathique -je m'y suis rendu par mes propres moyens, mais où va t'on :) - du côté de Toulouse m'a tenu éloigné de notre discussion engagée entre amis.La réalité du contexte, je pense qu'on est tous capables de s'entendre dessus en employant des mots simples; alors la vérité la voici:ça fait depuis belle lurette que l'intérêts supérieur de la France, de son peuple, ses "préposés à la guerre" ne le défendent plus. A un moment, il faut arrêter de se raconter des histoire...La France est rentrée dans le rang depuis biens longtemps sous la coupe d'une administration qui considère notre continent comme un rival bon à mater par tous moyens.Alors je parcours avec attention vos digressions, qui ne sont pas dénuées d'intérêt, concernant notre doctrine d'emploi du feu nucléaire, ou vos désirs de chars climatisés pour aller chercher les armes de destruction massive dans tous déserts avec un confort accru (vous aussi, vous avez droit à vos avantages acquis, je ne vous jette pas la pierre!).Mais n'oubliez pas que vous faites alors mumuse, et, mon conseil, gardez toujours sous le code quelques ressources au cas où vous seriez amenés à expliquer au contribuable le sens de l'investissement...A l'issue de cet état des lieux: une nation dont la déréliction, la division est méthodiquement orchestrée par des "élus" qui ont cessé de servir le peuple français, et une ligne de front qui s'est déplacée: vous êtes en retard d'une guerre les gars; votre "France", elle n'existe plus que dans vos cocktails; il n'y a plus rien à défendre et tout à reconstruire. Notre Pays est moralement exsangue, il est là le défi à relever si vous souhaitez mener votre vie ailleurs qu'à la retraite.Si vous voulez crapahuter (mais vraiment) sans bafouer votre conscience, ouvrez un blog ou militez derrière un clavier pour commencer; vous y apprendrez au quotidien aux côtés du général de Richoufftz et d'autres (pas forcémment militaires) à donner consistance avec perséverance et imagination à ce substrat moral qui déterminera l'avenir de notre nation, notre continent.Dans ce camp où vous reconstruirez sans note de frais (Juste pour le fun.), la décrépitude de "notre" instrument militaire "made for OTAN" vous semblera moins amère, car les canons, vous serez plutôt en face, que plutôt derrière... Faudra vous habituer à ce petit changement de perspective. Bref, de quoi rester souriant et optimiste.Je pense trés sincèrement que vous agissez tous, vous aussi, avec une certaine morale intérieure qui au delà du "désastre" sur lequel vous focalisez tant, aspire déjà à de nouvelles solutions.Bien à vous.Lepen.

Jean-Pierre Gambotti 08/07/2008 18:20

 
Mon général,
Personne ne doute de l’antériorité et de l’efficacité de votre action dans le domaine de la Défense et en conséquence de votre légitimité à critiquer les prises de position des membres du groupe Surcouf. Mais permettez-moi quand même d’être réservé sur la pertinence de vos remarques portant sur l’appréciation critique du Livre Blanc par ces officiers vraisemblablement en responsabilité.
Car sans mettre en doute la compétence des hauts-fonctionnaires et  stratégistes érudits qui constituaient la très grande part de la commission du Livre Blanc, j’imagine que la participation d’un plus grand nombre de stratèges, de ceux qui ont appris la stratégie par la peau, selon la formule de Gérard Chaliand, aurait pu apporter ce qui manque à ce texte c'est-à-dire un concept  issu d’un véritable raisonnement stratégique. Car bien que ce  soit  l’objet de ce travail, en refermant ce Livre Blanc, la définition de notre stratégie de défense et de sécurité intérieure de la France  m’échappe encore. Et si un stratège, ou pour être plus prosaïque  un officier opérations, avait été convoqué à ce chantier, je ne doute pas qu’il aurait apporté le « terrain » avec lui et rappelé à ce cénacle l’exhortation de Foch à « penser la guerre » et le triptyque fondateur de son épigone, le brillantissime capitaine (breveté) Gamelin dans son Etude philosophique sur l’Art de la guerre (1906) : « moi (ce que je veux,  le but de la guerre), l’ennemi (qu’est ce que peut faire l’ennemi pour m’empêcher  de faire ce que je veux), les moyens ( comment avec les moyens dont je dispose puis-je faire ce que je veux malgré l’ennemi) et quels sont les moyens à créer ». Ce rappel pour montrer que la stratégie a pour objet d’imposer sa volonté et non pas simplement de se protéger comme pourrait l’induire le mot « Défense ». Proposer une  stratégie de sécurité nationale qui a pour finalité  d’assurer…. la sécurité nationale est me semble-t-il de l’ordre de la tautologie. Une stratégie de sécurité nationale dans ce siècle si incertain, devrait être à mon sens préemptive, au sens de prévention active, c’est à dire d’avoir pour ambition d’enrayer voire d’annihiler précocement les menaces inventoriées au lieu de s’en protéger passivement. Et puisque le sens des mots dans ce domaine est essentiel, je dirai qu’une stratégie de défense ne signifie pas nécessairement stratégie défensive.
Ce faisant c’est moins « un défaut d’imagination, d’anticipation et d’originalité  du Livre du Blanc » qui conduit à la réduction homothétique du format des armées réfutée par Surcouf qu’il faut critiquer, mais un cheminement intellectuel, un pseudo raisonnement, qui débouche sur un non-choix quant à une stratégie, mais à « des fonctions stratégiques dont la combinaison souple et évolutive dans le temps permettrait d’assurer la sécurité nationale ». A mon sens  cette solution malgré ou à cause de sa trop grande élégance est injouable. D’abord parce que toutes ces fonctions doivent nécessairement coexister et que les délais nécessaires pour pousser les feux opportunément sur l’une ou l’autre ou plusieurs de ces fonctions me semblent incompatibles avec l’horizon d’une loi de programmation. Ensuite parce que la fonction « connaissance et anticipation » est une fonction sine qua non et transverse, nécessaire à toutes les combinaisons. Enfin parce que placer la dissuasion nucléaire dans ce panel de « lignes d’opérations », pour faire le parallèle avec la stratégie opérationnelle, et la mêler à cet exercice combinatoire est un non sens stratégique. Tandis qu’oublier que la dissuasion ressortit aussi au domaine des armements classiques est une faute. J’insisterai sur la dissuasion nucléaire posée comme simple fonction stratégique dans ce document et de ce fait comme élément constitutif d’une stratégie nationale fondée sur des occurrences quinquennales.  Cette position est, à mon sens,  à proscrire car elle enlève à la stratégie nucléaire de dissuasion son caractère sacrificiel et transcendant, galvaudant sa capacité apocalyptique. De surcroît le glissement conceptuel d’une dissuasion française  élargie à l’Europe, ainsi que le rapprochement voire la coïncidence des intérêts vitaux des deux puissances nucléaires européennes, serait un bouleversement complet, voire ontologique, de notre stratégie si on considère  le pacte en létalité qui lie notre peuple à son président élu au suffrage universel parce que  décideur suprême du déclenchement des feux nucléaires. Je pense et j’espère que dans ce domaine cardinal des débats intra et extra nationaux sont à venir. Pour terminer sur la dissuasion  je pense que  l’affirmation du Livre Blanc « la dissuasion nucléaire est strictement défensive », interpellera  tout futur exégète de ce document. Car, pour faire court, j’estime que la dissuasion nucléaire qui est par essence une stratégie de non-emploi, n’est qu’une permanente et ininterrompue « dialectique des volontés » entre deux acteurs usant de la menace d’une « destruction mutuelle assurée » pour résoudre leurs conflits. Et cette dialectique dans laquelle « la pensée est action » est un véritable combat  entre détenteurs de l’arme nucléaire. On est loin d’une stratégie « strictement défensive » lorsqu’on raisonne dans le champ du nucléaire stratégique…  Concernant enfin la fameuse homothétie de nos Armées, elle est évidemment la conséquence du fait que la France, hormis des cas extrêmement ponctuels  et limités, s’engagera toujours dans un cadre multinational. Notre format futur sera en quelque sorte, et si j’ai bien compris, un vivier, un parc et des capacités dans lesquels des « générateurs » de forces pourront puiser pour des opérations auxquelles la France aurait  décidé de participer. Si notre crédibilité et notre efficacité  militaires passent par cette réduction de format nous devons nous y résoudre, encore faut-il, pour adhérer pleinement à cette mutation que l’argumentation du Livre Blanc soit convaincante.
Mais je ne voudrais pas éluder les deux remarques qui concluent votre réponse à Surcouf, qui pour l’une relève d’une interrogation philosophique sur le sacrifice ultime et l’autre qui ressortit plutôt à l’éthique de nos camarades sous X.
Pour ma part, la réponse au « pourquoi ? » est simple : parce que nous sommes l’armée de la nation et que nous devons assumer notre engagement quand notre  « avenir en commun » est menacé. Je ne doute pas que les Surcouf aient ce type d’interrogation existentielle, mais je pense que cette tribune polémique n’était pas le lieu le plus adéquat pour y répondre !
Votre deuxième remarque relève, pardonnez-moi, de la leçon d’éthique à destination des Surcouf et je l’estime injuste, sévère et inappropriée. Vous savez très bien que le combat auquel vous les conviez  en se découvrant est un suicide professionnel. Pour ma part je pense que leur anonymat a été raisonné et qu’il répond à la fois à leur éthique de conviction, le groupe Surcouf  alerte et prend date, et à leur éthique de responsabilité, le groupe Surcouf est plus utile à l’intérieur de l’institution qu’à l’extérieur. A voir.
Très respectueusement.
Général (2S) Jean-Pierre Gambotti