L'intégration dans les armées (Suite!)

Publié le par Le général de Richoufftz

L’intégration dans les armées

 

(Conférence de juin 2005 devant l'IUFM de Paris.)

 

        Le sujet qu’il m’a été demandé de traiter devant vous est celui de l’intégration dans les Armées. Je vais m’appuyer sur l’histoire et j’évoquerai un certain nombre de domaines dans lesquels j’interviens, en Ile de France et à Paris, dans le cadre de mes fonctions auprès du Gouverneur militaire de Paris. Elle me conduisent à traiter du lien Armées-Nation : ceci concerne les Trinômes académiques, les correspondants Défense de la Mairie de Paris et des Mairies d’arrondissement, les JAPD, la Réserve citoyenne, la Réserve opérationnelle, la préparation d’un certain nombre d’anniversaires, 14 Juillet, 8 mai, 11 novembre, les contacts des Parisiens avec les soldats lors de ces anniversaires, et je traite cela avec une seule secrétaire et un chauffeur….ceci pour vous dire que l’on peut faire beaucoup de choses en étant peu nombreux mais en ayant de la volonté. Quand on parle d’intégration de quoi parle-t-on ?  

 

Première définition : opération consistant à assembler les différentes parties d’un système et à s’assurer de leur compatibilité ainsi que du bon fonctionnement du système complet. Seconde définition (Larousse 2005) : coordination des activités de plusieurs organes, en vue d’un fonctionnement harmonieux, réalisé par plusieurs centres nerveux. En définitive, l’intégration n’est peut être que le fonctionnement en cohérence de plusieurs entités différentes.

 

Partant de ce constat, en ce qui concerne notre pays (et je ne parlerai que de ce que je connais), c’est rassembler un certain nombre de nos concitoyens éparpillés, venant d’horizons différents, au cours d’un cheminement qui intéresse à la fois l’homme (et la femme), le citoyen, le soldat, la nation, la patrie, même si ce terme est aujourd’hui un peu édulcoré.

 

Je me poserai trois questions :

 

  • - l’intégration n’est-ce pas donner ou trouver un sens à sa vie?

     

  • - les Armées sont-elles encore un élément intégrateur ?   

     

  • - les Armées peuvent-elles être un élément fédérateur de la société

1/ L’intégration n’est-ce pas donner ou trouver un sens à sa vie ?

 

L’intégration c’est d’abord rassembler un sous ensemble qui associe l’homme, l’Etat nation et la société avec toutes les actions et interactions qui en découlent, que l’on voit tous les jours, et d’autre part un sous ensemble plus complexe qui associe la Patrie, la Défense, et les Armées représentant les relations du soldat et du citoyen.

Les chefs militaires se sont ainsi trouvés placés à la croisée des chemins pour apporter une réponse aux questions suivantes :

 

  • -qui suis-je dans cette société que je défends?
  • -quelle armée pour quelle Défense ?
  • -quelles sont les règles qui définissent notre pays ?

     

Au total, est-ce que tous nos concitoyens ont une même vision des choses ? Est-ce qu’ils s’appuient sur les mêmes règles pour faire en sorte de se trouver dans une communauté de cœur et d’esprit ?

 

Ce fut pendant des siècles une communion de pensée qui s’est formée à intervalles irréguliers et à des moments tragiques de l’histoire : la période des soldats de l’an II, la période de la levée en masse, au moment de la Révolution et de l’Empire avec une communion entre le peuple et ses dirigeants sur l’idée que l’on se faisait de la France et de la République, ce fut aussi la  période de la Grande Guerre qui fut très significative de cette citoyenneté et de cette intégration des différentes couches de la citoyenneté autour de leur armée, l’armée étant en quelque sorte le vecteur vers la victoire…

 

 Une autre période dont on ne parle jamais et qui aura son importance, ce fut celle de l’armée d’Afrique constituée en 1942 à partir des troupes basées dans nos colonies et qui a libéré le territoire national en débarquant sur les côtes de Provence et en allant jusqu’en Allemagne : ce sont des soldats de cette armée d’Afrique qui sont morts ensuite en Indochine. Ce fut aussi une certaine communauté de pensée autour de notre armée, communauté de pensée avec « l’armée de la dissuasion » que nous avons connue jusqu’en 1989, pendant la guerre froide, jusqu’au moment où le Pacte de Varsovie et l’Union soviétique se sont effondrés. Ce fut la fin d’une période de notre histoire.

 

Pendant toutes ces périodes, pendant des décennies, un idéal de valeurs, un idéal de vie, ont animé les cœurs et les esprits des Français. Les Armées ont eu un rôle de catalyseur et ont été identifiées comme un facteur intégrant ou intégrateur. Ce fut l’époque de la levée en masse, puis celle du service militaire obligatoire et de la conscription qui amena un certain nombre de nos compatriotes, au début du 20ème siècle, à abandonner un certain nombre de langues locales et à adopter la langue française.

 

Cette intégration fut un cheminement individuel et collectif abouti. Péguy disait : « La patrie cette quantité de terre où l’on peut parler une langue, où peuvent régner les mœurs, un esprit, une âme, un culte ; elle est cette portion de terre où une âme peut respirer, où un peuple peut ne pas mourir ». Fustel de Coulanges, le précédant de quelques siècles, disait : « L’amour du sol tout court n’est pas le patriotisme, il faut y joindre l’amour de son histoire. La partie géographique serait peu de chose si on ne relève l’affection qu’on lui porte du respect de l’amour de son histoire ; cette histoire est notre, bien autant que le sol : nous n’avons pas le droit de la négliger. » Nous avons tous nos racines dans l’histoire et c’est quelque chose que nous enseignons mal.

 

Aujourd’hui, cette intégration qui s’était faite progressivement, ne fonctionne plus vraiment. Est-ce que les armées sont aujourd’hui un élément intégrateur ? Plus vraiment, car nous avons vécu, dans un passé récent et sans peut-être nous en rendre compte, une transformation majeure de notre environnement stratégique. Un pays entretien une armée face à un ennemi qu’il voit ou à un risques qu’il pressent. Or cet environnement stratégique s’est complètement transformé, peut-être sans que nous nous en rendions compte vraiment. Depuis environ 25 ans nous avons vécu la disparition durable de toute menace organisée, classique ou nucléaire, sur le théâtre européen et au-delà. S’il n’y a plus d’ennemi, s’il n’y a plus de menace, il n’y a plus aucune raison pour faire reposer toute une partie de notre vie économique et sociale sur la défense. 

 

Nous assistons d’autre part à une recomposition politique générale ; c’est l’instauration progressive pour tous les pays d’un libéralisme politique indissociable de l’économie de marché ; c’est la disparition progressive des frontières et leur remplacement par la notion d’espace, espace culturel, espace de défense ; nous assistons à une « mise aux normes », l’ensemble des concitoyens se retrouvant dans un village planétaire. Cette inflexion a des répercussions majeures : toute politique étrangère hors d’un cadre multinational devient anachronique. Les interventions militaires qui, jusqu’à présent, étaient nationales avec pour référence le drapeau, la patrie, l’hymne national, se font à plusieurs dans le cadre de coalitions. 

 

Les armées sont ou seront toutes professionnalisées. Elles ont donc une qualité, le professionnalisme, mais, étant peu nombreuses, elles ne peuvent être un facteur d’intégration comme on l'entendait avec la conscription. En ce qui nous concerne, l’armée n’intégrant dans ses rangs qu’un petit nombre de Français, choisis, pourrait, si nous n’y prenons garde, se déconnecter de la nation. Ce serait le syndrome du corps expéditionnaire comme ce fut le cas lors de la guerre d’Indochine, qui s’est déroulée loin de la métropole et pendant laquelle nous avons, entre autre, perdu 15 000 hommes dans la cuvette de Dien Bien Phu, sans verser une larme.

 

Cette inflexion devrait conduire à une prise de conscience : la légitimité de l’Etat ne m'apparaît plus être « Comment vais-je préparer la guerre, la conduire et la gagner ?», mais « Comment vais-je préparer ma population à la compétition internationale? ». Avec la mondialisation nous sommes à la croisée des chemins. C’est la perte des frontières, l’emprise industrielle dans tous les domaines de la vie. C’est une rupture, et les Armées ne sont plus l’élément central pour relever le défi. Il s’agit de relever collectivement le défi d’une guerre totale, économique, qui touche toutes les couches de la société. Se mettre en ordre de bataille, c’est créer une situation permettant de gagner cette guerre économique, avec des collaborations entre plusieurs entreprises, avec la création de grands groupes, avec une concentration des efforts pour gagner des marchés…Car aujourd’hui ce sont les entreprises qui mènent la bataille. Les pertes s’appellent désormais le chômage ! 

 

Le souci de l’Etat est donc de ne pas perdre voire de gagner la guerre économique. Dans le même temps, acteur de la construction européenne, nous étions persuadés que l’Europe allait être notre chance, que la mondialisation allait nous aider. Cependant les élections du 29 mai ont montré que les Français s’appropriaient la politique, s’intéressaient à l’avenir de la nation, à l’avenir de la France. Ce qui était au cœur des discussions, c’était la France. Nous sommes donc à un moment important de notre vie nationale : il s’agit de relever un défi collectif qui n’est plus celui d’hier.

 

Nous avons besoin de tous et nous ne devons laisser personne au bord de la route. Or, nous observons une fracture sociale importante. Les Armées qui étaient un facteur de lien entre les différentes catégories sociales ne le sont plus. Cependant ont-elles aujourd’hui la capacité de retrouver un rôle moteur dans le lien Armées-Nation que l’on nomme aussi Nation-Défense ? Peuvent-elles devenir un élément fédérateur majeur au cœur de notre pays ?

 

 

2/ Les armées, élément de l’intégration.

 

L’intégration me parait tenir à trois facteurs essentiels :

 

Il faut d’abord maîtriser la langue. Quand je vois qu’un pays comme le notre, depuis trente ans, éjecte de ses rangs, chaque année, 10% d’une classe d’âge, soit 80 000 jeunes, sans que cela soulève le moindre émoi me stupéfie. J’ai commandé des soldats qui ne parlaient pas un mot de français : six mois plus tard nous parvenions à en faire d'excellents soldats. Pourquoi ? Le français doit être la langue véhiculaire par excellence, mais dans un certain nombre de banlieue sa connaissance se limite à 600 ou 1000 mots… ce qui marginalise ces jeunes dès leur sortie de l’école. Ceci veut dire qu’ils ne trouveront jamais une place dans notre société

 

Il faut aussi avoir une vie sociale. Il faut quitter sa vie d’adolescent et entrer dans la vie professionnelle qui permet d’envisager la vie d’un autre œil, avec une vie sociale dans l’entreprise ou ailleurs, car ceci est capital. Aujourd’hui je vois des entreprises qui refusent de recruter des jeunes qui sont sortis du système éducatif, qui ne parlent pas mille mots français, qui ne comprennent pas ce qu’on leur dit : ils seront toujours marginalisés et ils continueront leur vie d’errance.  

 

Il faut enfin avoir une référence historique. Vous qui êtes ici, vous avez dans votre famille des femmes, des hommes qui ont fait quelque chose, qui ont façonné la France qui est la nôtre aujourd’hui: notre Patrie. Curieusement, de nos jours, cette référence historique a disparu ou se fait discrète. Aurions-nous honte de notre passé? Pourquoi enferme-t-on volontairement certains pans de notre histoire ? L’histoire de la République est grande. Un certain nombre de jeunes, n’ayant aucun référent historique, ne se sentent pas enracinés. La langue, la vie sociale, les racines sont essentielles pour s’intégrer.

 

 

 

3/ Les armées élément fédérateur ?

 

 Les armées font de l’intégration, mais à dose homéopathique parce que les Armées sont peu nombreuses. Les jeunes qui viennent chez nous sont souvent ceux qui n’ont pas trouvé à s’employer ailleurs. Ils acquièrent chez nous un cadre de vie avec des exigences. A des jeunes qui n’ont eu qu’une vie d’errance, les armées fournissent un cadre de vie. Le succès de l’intégration c’est un cadre de vie, un capital confiance. Cette confiance leur donne une dignité et ceci je l’ai vécu dans les armées et plus particulièrement dans la Légion étrangère.

 

Ainsi, nous nous efforçons d’apporter un éclairage sur ce que fait notre pays, différent de ce qui est fait par ailleurs, dans le domaine du commandement, du « management », et sur sa capacité à fédérer les énergies. Ce sont lors des opérations de maintien de la paix que nous menons depuis une vingtaine d’années, côtoyant des étrangers, d’autres administrations, des industriels, des ONG, etc...que nous pouvons nous comparer aux autres. Je suis relativement optimiste quant à notre capacité collective d'intégration.

 

 

4/ Que faisons nous en Ile de France pour favoriser l’intégration des jeunes ?

 

Dans le domaine de la guerre économique nous avons signé avec 80 Chefs d’entreprises un protocole d’accord afin de mener une réflexion sur cette nouvelle forme de conflit, en particulier à l'égard des PME/PMI en Ile-de-France

 

A l'heure actuelle, de nombreuses entreprises cherchent à recruter pour faire face aux départs en retraite des travailleurs issus du « baby-boom » et, cette main d'oeuvre, elles devraient pouvoir les trouver dans les banlieues. Notre objectif est que ces jeunes en recherche d’emplois, même non qualifiés au départ, puissent rencontrer l’entreprise qui est en recherche de main d’œuvre. 

 

Nous avons donc mis en place un petit état-major pluridisciplinaire et interministériel basé sur la Réserve citoyenne de l’Armée de Terre. Nous avons été voir les chefs d’entreprises qui sont en recherche de main d’œuvre et nous avons décidé de leur proposer des jeunes (actuellement 130 dont 30% de jeunes filles) sortis du système éducatif, volontaires, désirant faire un effort pour s’en sortir.

 

Nous avons donc bâti un projet qui devrait aboutir dans quelques mois : nous avons vu ces jeunes individuellement avec un certain nombre de chefs d’entreprises. Toutes les trois semaines ils sont testés. Ils ont été recrutés à partir des missions locales sur les critères suivants : être français, être sortis du système éducatif, être volontaire et vouloir s’en sortir (ce sera la dernière chance pour certains). Nous utilisons une auto-école non pas tellement pour leur faire passer le permis de conduire mais avec comme finalité, pour eux, de se réapproprier la langue française avec des mots qu’ils comprennent. On  s’efforce de leur apprendre ce qu’est l’effort.

 

On leur dit : « Vous avez une image déplorable aux yeux de la collectivité française, vous vous habillez comme des épouvantails à moineaux, désormais vous allez vous habiller correctement et vous allez faire quelque chose de bien au profit de la collectivité. On vous juge comme des pilleurs de voitures, vous allez maintenant vous conduire normalement et faire quelque chose de bien!». Il font actuellement un certain nombre de travaux au profit de la collectivité ( Emaûs, Croix Rouge, Restos du cœur, ..). On leur fait suivre une préparation militaire pendant 15 jours, on leur donne le goût de l’effort en s’organisant autour d’un projet fédérateur et ceci marche… ! Il y aura ensuite, ici à l’Ecole Militaire, une cérémonie d’entrée dans l’entreprise le 8 novembre avec l’ensemble des chefs d’entreprise et tous ceux qui nous ont aidé.

 

J’espère vous avoir apporté quelques éléments sur la manière dont les armées s’efforcent d’être un élément non pas intégrateur mais fédérateur, et reconnu comme tel. Nous sommes par la force des choses coordonnateurs de nombreux acteurs. Nous essayons d’associer l’homme, l’Etat, la nation et la société en faisant en sorte que nos jeunes deviennent de véritables citoyens. Ils ne seront jamais soldats mais ils seront des citoyens à part entière et ils pourront donner de leur temps comme ces soldats à temps partiel que sont nos réservistes. 

Il faut qu’ils se sentent Français, c’est ce qui est important.

 

A une période difficile de notre histoire commune, les armées doivent acquérir ainsi une nouvelle légitimité auprès de nos concitoyens. 

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