Souvenirs, souvenirs….

Publié le par Général de Richoufftz




Voilà un certain nombre de semaines que je ne me suis pas exprimé dans mon blog et que je n’ai pas non plus ni pris position ni donné mon avis sur les « affaires » qui n’ont pas manqué non plus d’occuper notre quotidien et d’encombrer les médias. Une actualité chassant l’autre à la vitesse grand « V », je n’ai pas eu le recul suffisant ni pris le temps nécessaire afin de m’extirper du train - train et de tenter d’apporter, modestement, une quelconque réflexion de fond à partir des évènements que nous prenons de plein fouet depuis le début de l’année. A l’évidence nous sommes au seuil de ruptures majeures que nous avons du mal à anticiper. Mais au delà des zizanies politiques, des états d’âmes et des incohérences dans l’action relevées ici et là depuis des semaines, il faut avoir à l’esprit que les lendemains que l’on nous promet, ne seront guère faciles et , en tout état de cause, devraient être différents de la longue période, même cahotante parfois, que nous venons de traverser. Ceci étant n’avons-nous pas déjà vécu pareils moments et relevés, avec succès, des défis qui nous paraissaient hors de portée ?


C’est ainsi que je me remémore ce qui devait apparaître comme un fait d’armes, en ce mois de mai 1978, et qui ne représentait, pour nous officiers, sous-officiers et légionnaires du 2e Régiment Etranger de Parachutistes, que la continuité d’un entraînement suivi, précis et rigoureux : savoir-faire individuel mis au service de la collectivité, esprit de décision et self contrôle, générosité et don de soi. En quelques heures, en ce 17 mai alors qu’elles n’étaient pas d’alerte, les compagnies du régiment, se mettent sur pied de guerre. En début d’après midi les faisceaux de musettes, d’armement et de sacs d’allègement sont alignés sur la place d’armes du camp Raffalli à Calvi, les rations individuelles sont distribuées et les procédures administratives complexes mais indispensables, réalisées au fur et à mesure de l’avancée des préparatifs. En début de soirée les mariés sont autorisés à prévenir leurs familles: à l’époque ni mails, ni téléphones portables. La discrétion est donc totalement assurée d’autant que nous ne connaissons pas notre destination finale. Nous avions le choix en Afrique…Tchad sur le territoire duquel nous étions engagés depuis peu, Djibouti après son indépendance récente, Mozambique ? Quant au Zaïre, cet immense pays, n’était-il pas une ancienne possession belge et à ce titre hors du champ d’action supposé de la France ?


Dans la nuit c’est enfin le mouvement en véhicules en direction de la côte est ; plusieurs heures pour atteindre la base aérienne de Solenzara où nous récupérons notre dotation de  munitions. Ce n’est qu’en début de matinée que nous apprenons notre destination - Kolwezi au Zaïre, ex-Congo Belge - et la mission que le pays nous confie : arrêter les massacres des ressortissants pris en otage depuis plusieurs jours, libérer les survivants, sécuriser la zone minière. L’effet de surprise devrait être total : le choix de la troisième dimension, tactique inusitée depuis la campagne de Suez de 1956, sera le facteur décisif du succès. Les premiers « briefs » sont faits à partir des renseignements transmis et des quelques cartes qui nous parviennent. Le fractionnement des unités a lieu en fonction de l’effet final à obtenir. Puis  les légionnaires parachutistes embarquent à bord des avions de ligne réquisitionnés, avec des équipages volontaires, au fur et à mesure de leur arrivée à Solenzara. Enfin c’est le long vol en direction de la capitale du Zaïre, en évitant le survol de l’Algérie supposée entretenir des liens avec les « rebelles » au Shaba et donc susceptible de donner l’alerte, ponctué d’un arrêt ravitaillement dans la plus extrême discrétion : ne pas prendre le risque d’éventer l’opération. A bord des aéronefs, les chefs de section donnent leurs ordres pour « l’après » qui s’annonce rude. Chacun essaie de trouver un peu de sommeil avant d’en découdre…

L’asphalte de l’aéroport de Kinshasa, brûlant, et la moiteur de l’atmosphère nous surprennent : il fait une chaleur accablante. Nous dégoulinons de sueur. Des parachutes nous sont distribués : ils sont de fabrication américaine : qu’à cela ne tienne! Gaines et harnais « made in France », contenant armes, munitions et musette de combat, sont rendus solidaire des parachutes avec des morceaux de fil de fer trouvés sur les bas côtés de la piste. Nous sauterons ainsi harnachés ! L’ultime « brief » a lieu : la situation devient pressante. Il n’y a pas de temps à perdre si nous voulons que les ressortissants encore en vie soient épargnés. Les objectifs sont fixés : nous faisons des croquis à partir du plan de la ville qui nous a été donné. Nous embarquons, lourdement chargés, dans les quatre C130 zaïrois et dans le seul « Transall » français : les dés sont jetés ! Six heures d’un vol éprouvant : la distance qui sépare la capitale de Kolwezi représente le parcours Berlin-Madrid. Nous volons haut, il fait froid, je grelotte. Serrés les uns contre les autres, ne pouvant ni remuer, encore moins nous lever pour nous dégourdir les jambes, nous grignotons ce que nous parvenons à extirper de l’une des poches de notre musette. Puis le C 160 descend brusquement, la vitesse se réduit d’un coup, le bruit des turbopropulseurs décroît enfin, les largueurs nous aident à nous mettre debout, nous serrons la jugulaire de notre casque, nous fixons le mousqueton de notre parachute au câble qui est imparti aux « sticks », les deux portes latérales sont ouvertes, l’air chaud et les odeurs de la forêt entrent dans la carlingue, l’inspection avant le saut est passée tant bien que mal, les lampes sont au rouge, de ma position je vois la cime des arbres à les toucher : nous approchons.

Le câble tressaute. Il en est toujours ainsi à quelques secondes du passage de la porte: on dirait que le parachutiste sent et précède ainsi le « Go » en bandant ses muscles. Peine perdue. L’avion de tête a manqué la zone de saut. Nous survolons la ville minière à très basse altitude : de hautes herbes jouxtent les premières habitations, de nombreuses maisons et bungalows sont saccagés, des véhicules de tous types sont abandonnés, capots ouverts, des meutes de chiens fuient devant le bruit des moteurs, des cadavres sont aperçus ici et là mais personne dans les rues. Nous sommes incapable de savoir si nous faisons l’objet de tirs : les moteurs et l’air qui s’engouffre couvre tout bruit extérieur. Nous prenons la tête. Le C 160 effectue un très long virage afin de reformer la colonne en vue du saut. A bord nous sommes tendus : quid de l’effet de surprise ? La lampe vire au vert. Nous savons qu’il n’y a plus longtemps à attendre : serons-nous à la hauteur de la mission que le pays nous a confiée ? L’avion stabilise sa trajectoire. Le klaxon retentit ; je ne l’entends même pas. Nous nous laissons tomber par la porte tant nous avons de mal à nous mouvoir. Une secousse : le parachute s’est ouvert, ouf ! Vérification de coupole, tour d’horizon, sens du vent, largage de la gaine, pas de temps à perdre, le sol est là, herbeux et parsemé de termitières, traction et position, je touche le sol. Nous n’étions pas à 150 mètres ! Les hautes herbes m’empêchent de voir mes « voisins ». J’entends distinctement les premiers coups de feu.

Le regroupement des premiers éléments, frayant leur chemin dans la végétation, se fait en bordure de l’ancienne ville. Une équipe feu met son arme automatique en batterie prenant en enfilade la rue qui mène au lycée Jean XXIII. Les sections reconstituées au sol au fur et à mesure des largages, s’élancent sur les objectifs qui leur ont été assignés le matin . Des coups de feu claquent, tout proche. Des tirs sporadiques se font entendre dans le lointain. La progression des premiers éléments se fait sans encombre sur l’itinéraire. Les légionnaires parachutistes, mettant à profit les obstacles que représentent les allées d’arbres, les voitures abandonnées et les renfoncements des portes, s’infiltrent ainsi de part et d’autre de la chaussée. Nous sommes incommodés par l’odeur des cadavres qui flotte sur la ville. Les corps en putréfaction abandonnés ici et là, gonflés par le soleil, méconnaissables, et parfois en partie dévorés par des chiens errants témoignent de l’horreur vécue par la population, aussi bien locale qu’européenne au cours de ces dernières semaines. Il était temps ! Le jour baisse déjà. Il faut aller vite avant d’être pris par la nuit africaine, à dix-huit heures. La progression se poursuit sans heurt, la zone à sécuriser s’élargissant progressivement. Petit à petit, un certain nombre de ressortissants, calfeutrés et barricadés dans leurs demeures, se risquent à franchir le pas de leur porte alors que les tirs sporadiques se font toujours entendre: ils sont sauvés ! Puisant dans leurs maigres ressources, hommes et femmes nous apportent du café chaud en guise de remerciement : scènes touchantes et inoubliables de compatriotes belges qui ont vu la mort de près.

La nuit est maintenant tombée. Les compagnies à terre ont à peu près atteint leurs objectifs. La dernière rotation n’a pu se faire en raison de l’obscurité et des risques d’un saut de nuit sur un terrain inconnu et encore dangereux : ne retrouvera-t-on pas un légionnaire proprement exécuté en limite de zone de saut ?  Nous restons sur le qui vive : une troisième nuit blanche. Les  européens, progressivement regroupés avec le minimum essentiel pour un voyage sans retour, marqués par les évènements et une peur rétrospective que certains ont du mal à dissimuler, nous remercient chaleureusement. Nous éprouvons une certaine fierté du devoir accompli : l’audace a payé ! Les combats se poursuivent dans l’obscurité. Les premiers bilans nous parviennent : ils sont très encourageants. L’«ennemi » refuse désormais le combat et décroche dans le désordre. Des charniers, témoignage de l’horreur endurée, seront mis à jour au fur et à mesure de notre avancée. Des centaines d’armes, de provenance diverse sont récupérées. Plusieurs dizaines de fusils semi-automatiques Mauser frappés de l’aigle à croix gammée, témoins silencieux du déplacement des zones de conflit depuis 1940, font partie du lot.  Demain le reste du régiment, sautant au lever du jour, donnera le coup de grâce. Puis, nous motorisant avec des véhicules récupérés sur le terrain et remis en état vaille que vaille, nous élargirons le périmètre de sécurité autour de cette immense ville minière à ciel ouvert, en attendant nos véhicules transportés depuis la Corse par les avions cargo de l’US Air Force. En quelques heures nous aurions changé le cours de l’histoire, à ce que colportent les médias à l’époque.


Plus simplement, nous avons fait notre boulot!

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BOURRAT 24/10/2008 22:34

Bonsoir Mon Général,Je réponds avec beaucoup de retour suite à d"énormes problèmes de santé.J'ai lu avec un immense plaisir votre récit d'opérations militaires et la précision que vous y avez apporté. Malgré le calendrier, je tenais à vous féliciter et à vous remercier de vous informations.Bonsoir, Mon Général

luc 28/05/2008 12:20

je trouve la question de Jimmy pertinente. pourquoi délivre-t-on des médailles à des militaires qui ne font "que" leur travail? J'ai beaucoup aimé cet article!

jimmy husson 27/05/2008 09:30

Mon Général,Pour une personne qui s'intéresse à l'armée savoir que vous même ainsi que l'actuel Gouverneur militaire de Paris, le Général Dary, vous vous trouviez à Kolwezy et au sein d'une des plus belle unité de l'armée française, le 2ème REP, retire le caractère simple et factuel d'un engagement. Aussi permettez moi de dire combien 30  ans après il ne faut pas oublier ces évènements qui semblent si lointain et d'admirer votre travail.Ceci étant je m'interroge. Si tout simplement vous avez fait boulot, alors pourquoi donne t'on des médailles? Pourquoi un simple lieutenant colonel de 2008 porte t'il la légion d'honneur alors qu'un simple lieutenant colonel de 1972 n'est il que simple chevalier alors que celui fut résistant dès 1940 dans le réseau du musée de l'homme, connu la 1ère armée de Lattre ( qu'il connut plus longuement à l'école militaire), engagé en 1946 en Indo auprès de Leclerc pour plus de 2 ans, puis alla faire 5 ans en Algérie alors que paradoxalement il alla au delà du simple travail de soldat en étant guidé par sa conscience d'homme de la cité?

Emmanuel de Richoufftz 27/05/2008 13:40




Merci à toutes et à tous pour vos nombreux commentaires que je lis avec beaucoup d'intérêt. Je prendrai quelques instants dans les prochains jours pour répondre à vos interrogations. N'hésitez
pas à participer et à prendre part au débat! A bientôt!

Emmanuel de Richoufftz



Hugue M. 26/05/2008 16:23

un très bel article!

Benedicte 26/05/2008 13:42

Olivier tu as raison...quand le général des banlieues remontera une pareil opération? je ne peux que soutenir cette iniciative et pousser le général à relancer quelque chose en faveur des jeunes en mal d'intégration.